SOCIALISER PAR LES ARTS PLASTIQUES

APPROCHE DES POSSIBLES

Du maternel au supérieur, toute situation d’enseignement-apprentissage induit un processus de socialisation. Et ce, quelle que soit la conception que l’on a de ces notions.

Les trois modèles développés ici peuvent se retrouver dans l’enseignement de la plupart des disciplines, cependant cette approche mériterait de s’ancrer dans l’enseignement des arts plastiques, terrain vague ou sables mouvants de la pédagogie, et pourtant sol si fertile et terrain privilégié pour certains apprentissages… Pour autant qu’on veuille bien s’en (pré)occuper.

Socialiser, c’est conformer (modèle 1).

Colorier, imiter, aller voir une expo puis refaire ce qu’on a vu, admirer ce qui est beau, savoir faire une perspective…

Du point de vue des contenus et des méthodes, l’enseignement des arts plastiques trouve encore parfois ses racines dans une pédagogie du vrai, en s’acharnant à enseigner des codes et des techniques. Les savoirs théoriques sont centrés sur des modèles déterminés, des notions statiques (le beau, le juste, le correct, l’objectif…). Les savoir-faire sont basés sur la technique et l’imitation. Dans ce modèle, les arts plastiques se limitent souvent à l’enseignement du dessin et de ses principes à ne pas remettre en question (perspective, anatomie…). Nous sommes dans une pédagogie transmissive ou le rapport au savoir est caractérisé par une relation dissymétrique (savoir chez l’enseignant et non-savoir chez l’élève). Le rapport au pouvoir ne peut se caractériser que par une acceptation du pouvoir et l’exercice direct de celui-ci. la sanction vient de l’enseignant qui se réfère aux modèles. Le rôle de ce dernier est de préparer à des rôles donnés par la société. L’apprenant étant considéré comme objet de formation, la socialisation ne peut être ici entendue que comme pédagogie de la conformité sociale.

Socialiser, c’est développer la personne (modèle 2).

Quelques fois aussi, le cours d’arts plastiques est un lieu, un temps de liberté ou l’apprenant peut s’exprimer selon le postulat romantique que toute personne est créative. Mais si l’on postule que la créativité est acquise, celle-ci ne pourra forcément pas être objet d’apprentissage. Ce temps est alors une récréation dans la classe où l’axe de la gratuité et la prise en compte du désir sont isolés de tout apprentissage et ou l’évaluation qu’elle soit formative ou sommative, est en général inexistante. Nous sommes dans une pédagogie libertaire, non-directive où le savoir appartient à l’apprenant se développant et où le rapport au pouvoir se caractérise par un refus de l’exercice implicite de celui-ci. L’individu est ici considéré comme sujet s’épanouissant à son rythme et selon ses besoins. La socialisation prend ici une tournure individuelle, centrée sur le développement de la personne.

Dans ces deux modèles, bien que fondamentalement opposés sur le plan des valeurs et des modes de socialisation mis en oeuvre, un point commun apparaît: il n’y a pas d’apprentissage réel.

Dans le paradigme de la conformité sociale (modèle 1), il s’agit de retenir et de copier; ce qui fait peu « sens » tant chez l’apprenant que chez l’enseignant. Pas étonnant alors que cette matière (les arts en général) soit vite jetée aux oubliettes, qu’elle n’ait aucun poids dans les décisions: en quoi un élève qui ne sait pas dessiner devrait-il être pénalisé, s’il est fort en math et en français? Et à l’inverse: « ce type est nul, à part dessiner… »

Dans le paradigme du développement personnel (modèle 2): pas plus de poids! Et c’est légitime, pourquoi une institution se préoccuperait-elle de productions artistiques si cette discipline s’inscrit à côté des autres en se mettant à l’abri de tout apprentissage (de notions, procédures, d’attitudes…)?

Il est temps de remettre les pendules à l’heure et d’essayer de redonner du sens aux apprentissages en arts plastiques, car en plus d’être une discipline à apprendre, ils sont par nature socialisant. La démarche qui suit va tenter d’illustrer un troisième paradigme.

Une démarche.

« Les jeunes d’aujourd’hui », c’est le titre annonceur de tous les stéréotypes que l’on découvrira dans un article qui brosse un portrait pessimiste de notre belle jeunesse, mêlant les différents clichés souvent entendus: aujourd’hui le jeune est désengagé, désintéressé. Tantôt dormeur, tantôt surfeur, tantôt tagueur, toujours glandeur et sans projet… Cet article – et peu importe qu’il soit bidon, sorti tout droit de notre plum (ils ne le sauront qu’à la fin) – nous l’avons donné à lire aux étudiants. Mission: « Réagissez au travers d’une affiche ».

Première étape: lecture, commentaire et débat. Nous avons été surpris. Contrairement à nos attentes, toutes les réactions ne vont pas dans le même sens. Même si certains veulent à tout pris trouver l’auteur de ce torchon pour lui régler son compte, d’autres sont plus nuancés et trouvent que c’est quand même un peu vrai ce qui est raconté, même si c’est une caricature. D’autres encore ont l’air mieux renseignés et dénoncent clichés et erreurs. Certains enfin retrouvent bien la plupart des jeunes dans ce programme. La plupart sauf eux…

Deuxième étape: conception du message. Avant d’entamer la phase de création, chacun définit le problème. Il s’agit ici de se questionner sur « ce qui (me) pose problème » dans cet article. Comment chacun va-t-il pouvoir dire ce qu’il a à dire? Et à qui le dire? Et comment le dire pour provoquer une réaction, un changement d’attitude ou d’opinion, un questionnement…

Troisième étape: la création. Seul, chaque étudiant a du définir son problème. Il va devoir tout mettre en oeuvre pour le résoudre. En sous-groupes, il utilise des techniques de créativité (brainstorming…). En grand groupe (prof compris), il pourra défendre son idée, accepter l’avis des autres pour aller plus loin. Au fur et à mesure de l’avancement des projets, les questions trouvent des réponses. Puis d’autres questions se posent « le message passe-t-il? » « est-il lisible? visible? original? fort? adapté?… » Puis en cascade: comment faire plus original, plus fort? Plus de contraste? Mais qu’est-ce qu’un contraste? Plus choquant? Mais jusqu’où peut-on aller? Quel est le rôle d’une affiche? Comment être plus clair? Plus direct? Serait-il plus pertinent d’utiliser la photo? Le dessin? la caricature? l’infographie?… Les questions techniques prennent ici du sens.

Et l’évaluation? Dès le départ évidemment. Elle est le déclencheur des questionnements à tous les niveaux. Elle est auto-critique, argumentation, confrontation, échange, analyse et remise en question permanente. Elle doit être garante de ce que chacun puisse mener à bout son projet de manière authentique, sans autre pression que celle de vouloir résoudre un problème que chacun s’est approprié. Elle ne peut porter sur l’intention de chacun, mais sur la pertinence des moyens mis en oeuvre des moyens mis en oeuvre pour y arriver et donc sur l’argumentation de celle-ci. La question centrale doit rester: « Ai-je réussi à répondre au problème que je me suis posé, et qu’est-ce qui me fait dire cela? ».

Ainsi, Benoît nous propose un grand point d’interrogation dans lequel on peut apercevoir en filigrane une bande d’adolescents. Ce poit d’interrogation nous amène à une simple phrase au bas de l’affiche « J’AIME LES QUESTIONS« . Le projet de Jean-Pol est plus arrogant, on peut y voir un jeune adulte en couche-culotte avec au dessus de celui-ci « BOUGEZ-VOUS LE CUL AU LIEU DE VOUS LE FAIRE TORCHER« . Simon s’est lui-même métamorphosé en joystick « MANIABILITÉ:10/10! » Des projets traitaient de conformisme, d’autres d’engagement, de stéréotypes etc. Les uns étaient plutôt agressifs, d’autres ironiques ou carrément marrants, parfois choquants, provocateurs.

Socialiser, c’est contribuer à former des agents de changement social (modèle 3).

Lorsque les arts plastiques font l’objet de véritables apprentissages, ils sont le lieu privilégié de l’éveil à la culture, aux valeurs de la société par l’accès au débat, par le développement de l’analyse critique et réflexive de l’art contemporain et du monde visuel qui nous entoure, le lieu d’apprentissage de l’adaptation aux exigences du monde moderne par le développement de la créativité (pensée divergente, flexibilité, pertinence…).

Une didactique des arts plastiques semble se différencier d’autres didactiques par le fait qu’elle ne puise que peu ses références dans un savoir savant. La transposition didactique prend naissance dans ce qui fait l’art, c’est à dire l’expérience et l’attitude de l’artiste. Et cette attitude, c’est l’interrogation, l’expiration, la pratique critique… Une autre spécificité prolongeant celle-ci est que, en arts plastiques, l’apprenant vivant lui-même l’expérience, il construit un savoir non déterminé. Il n’y a jamais de solution à un problème plastique, il ne peut y avoir que des réponses non attendues. La visée de cet enseignement est l’accès à l’autonomie, à la pensée divergente, à l’esprit critique, au questionnement par la mise en relation des deux pôles d’apprentissage: la pratique et la culture artistique. Le rapport au savoir est ici caractérisé par le fait qu’il se construit et par la dialectique permanente entre pratique et théorie. Le rapport au pouvoir quant à lui ne peut se caractériser que par l’exercice démocratique du pouvoir dans un travail commun entre le formateur et l’apprenant. L’évaluation, elle, vient de l’oeuvre et de son argumentation. L’apprentissage ici est socialisation car il est un processus qui construit l’individu pour qu’il devienne agent social susceptible d’intervenir sur les orientations d’une société.

Si les différentes définitions de la socialisation convergent toutes vers un certain nombre de points (que l’on pourrait condenser en ces termes: processus par lequel les individus acquièrent un certain nombre de comportements, de connaissances, de compétences, de normes et de valeurs qui font qu’ils deviendront membres d’un groupe, d’un collectif, d’une communauté-é, d’une société…), elles ne déterminent pas le type de comportements, connaissances, compétences… La conception que l’on a de l’enseignement/apprentissage en général et d’une discipline en particulier peuvent dès lors orienter le processus de socialisation et inversement.

Éric Van den Berg, Cet article a été publié dans « Echec à l’échec, n°140 » en mars 2000.

 

 

 

Une réflexion au sujet de « SOCIALISER PAR LES ARTS PLASTIQUES »

  1. Ping : SOCIALISER PAR LES ARTS PLASTIQUES | didactique et arts plastiques

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s