Qui habite ici ?

Lorsque j’allais observer mes stagiaires (du C.A.P.) donner leur leçon, j’eus vite compris que ce n’était pas toujours chez un enseignant que j’allais.

Quatre petits exemples.

Sur la porte : M. Rixhon

Des photos plein le mur : des enfants dans la neige, des enfants autour d’un sapin de Noël, des enfants à la piscine, des photos d’identités (celles que le photographe vient faire en début d’année à l’école) ; et aussi des photos d’enfants avec des adultes… L’instituteur assez fier me décrit ses propres enfants et puis ses neveux et nièces avec leurs parents et leurs grands-parents, à la mer et à la montagne et à la maternité et… « et j’envisage de laisser un coin disponible, là entre la porte et l’armoire pour que les élèves puissent aussi apporter une photo de leur famille. C’est important d’avoir un peu de chez soi ici ». Dans le coin à côté du bureau : un frigo sur lequel sont posés un percolateur et un cendrier (qui ne sert que pendant la récré), à côté, un porte-journaux d’où émerge une gazette des sports. Et un portemanteau, il y pend un veston et un parapluie. Les manteaux des enfants sont à l’extérieur du local. Trois caisses de vin à côté du bureau : « ce sont les restes de la fancy-fair, voyez-vous ». Derrière le bureau aussi, un « personnel computeur ». « Vous savez, on passe 6 à 8 heures par jour pendant plus de 30 ans dans un local. Autant l’habiter, non ? » Ce local était bien celui du prof, d’ailleurs les élèves étaient déjà installés lorsque nous entrâmes dans le local. Ils se levèrent comme un seul homme.

Sur la porte : 107

J’entre. Peu de lumière dans ce local. Et ça sent la poussière. En tout cas visuellement. C’est le souvenir que j’en ai. Au-dessus de la seule armoire juchent pêle-mêle de vieux litres en métal qui depuis longtemps ne servent plus à rien comme en témoignent les toiles d’araignées qui les relient. Les tables sont face au tableau, en évident rangs d’oignons. Au milieu de la classe, juste devantl’estrade comme seul centre animé, un bureau : celui du prof. Un jeune prof. Il est sorti de l’école normale depuis un an et a trouvé directement cette place ouverte. Il a plein de projets, qu’il m’a dit. Et un local lui a directement été attribué. Automatiquement d’ailleurs : ça a toujours été le local des sixièmes. Rien ne l’indique, mais c’est comme ça. La stagiaire que j’observe semble mal à l’aise. Est-ce le lieu ? Se sent-elle accueillie ? Chez qui est-elle ? Que peut-on faire ici ?
Ce local est-il habité ? Vraisemblablement pas par les élèves qui ne sont entrés qu’avec leur strict nécessaire. Au mur, comme seule décoration, trois photos, jaunies. Très jaunies. Et de travers. J’ai reconnu le pape, pas le nouveau, un de ses prédécesseurs, Paul VI ; et à côté de lui, un autre mort : Baudouin, un ancien roi, et puis sa femme. Et si c’était eux les occupants des lieux. Un local hanté ? Alors on squatte.

Sur la porte : classe de 5e année

Ici, nous sommes en cinquième, et le prof « monte » avec la classe l’année prochaine, comme c’est la tradition dans l’école. On est sur les hauteurs, quartier aisé. Chic, même. J’entre en classe, et je constate assez vite que je suis le seul autorisé à entrer chaussures aux pieds. Évidemment on ne m’avait pas dit d’emmener mes pantoufles. Mais le temps était au sec, je ne risquais donc pas de souiller la moquette qui recouvrait tout le sol de la classe. Ambiance cossue accentuée au moment où le stagiaire mit de la musique : aucune sensation de résonance. Le ton feutré donné par la moquette installée par les parents d’une autre année, ajouté à la qualité de la chaine Hi-fi offerte par d’autres parents (en remerciement de fin d’année, vous savez, dans le primaire, ça se fait) : un plaisir. Ici, jamais une latte tombée ne doit énerver un voisin grincheux. Des armoires de différents designs (ben oui tous les parents n’ont pas les mêmes gouts) recouvrent les murs jusqu’à une hauteur qui fait place tantôt à un aquarium joliment coloré et entretenu, tantôt à un pêle-mêle de photos rassemblant souvenirs de classes de neige et autres communions. Ici ce sont les gamins qui habitent, mais c’est papa-maman qui ont préparé le trousseau. Et l’instit, il est un peu l’invité, un peu la bonne, la nounou, un peu tuteur, précepteur peut-être… Et ça l’arrange.

Sur la porte : frappez avant d’entrer

Là aussi c’est l’institutrice qui a tout fait. Tout accroché au mur. C’est même assez chargé. Pas une place de libre, et nous sommes en début d’année. Mais ici, pas de photos, pas de dessin, pas de signes d’un quelconque confort non plus. Du texte, du texte, rien que du texte. Le règlement de l’école, le programme de l’année, un calendrier des congés, des photocopies de décrets, des passages importants du programme, des objectifs pédagogiques, des recettes reçues en formation. Je n’en crois pas mes yeux. En tout cas je n’arrive pas à me dire que ce local est habité. Même pas hanté. Ou alors peut-être par l’inspecteur ?

Eric Van den Berg, article publié dans TRACES de changements, 167, octobre 2004