Des lettres insolites

Références

Kjell B. Sandved est photographe. Un jour il constata qu’on pouvait parfaitement identifierla lettre f sur l’aile orange brillante d’un papillon. Pendant vingt-cinq ans, il chercha et photographia des papillons magnifiquement colorés dans plus de trente pays à travers le monde pour compléter son alphabet étonnant et unique : les vingt-six lettres et tous les chiffres.

Voyage, temps, patience

Clotilde Olyff est une graphiste bruxelloise qui, toute son enfance, s’est battue avec les lettres pour surmonter sa dyslexie. Depuis, à force de s’être frottée à elles, elle les a étudiées, analysées, décortiquées, contournées, apprivoisées.
« Plusieurs fois par an, nous allons dans les Landes nous promener sur les plages. Il y a quelques années, j’avais repéré un galet qui ressemblait étrangement à une lettre. Je me suis mise à regarder plus attentivement et à fouiller les bancs de galets. J’y ai trouvé depuis des alphabets entiers et même d’étranges petits personnages. Le plus bizarre, c’est que je fais mes découvertes sur trois plages bien précises. Ailleurs, mes recherches sont restées vaines ou peu fructueuses. »

Combat, persévérance, lieu secret

Ces deux expériences autour de la lettre dans la nature, m’ont inspiré « l’atelier des lettres insolites » : chercher, observer, sortir du lieu sécurisant (pour les uns) ou angoissant (pour d’autres) de la classe, aborder autrement la lettre que par le texte ou les règles de typographie.
Première consigne : « Nous allons tous sortir de la classe et chercher à récolter un maximum de « lettres insolites » naturelles ou non, mais trouvées telles quelles. Pas question de choisir la facilité des objets déformables (ficelle qui peut produire n’importe quelle lettre) ou des agencements fabriqués (un cure-dent planté dans un marron pour faire un Q). »
On sort, on observe, on aiguise un regard peu habitué à ce genre de démarche ; ici un morceau de branche devient un Y, une allumette un « i », un fer à cheval un U.
On récolte, on s’accroupit dans les flaques, devant les parterres, on fouille les poubelles chacun ou par deux, s’exposant au regard des passants, expérimentant de nouvelles attitudes. Une approche déroutante pour certains. On va peut-être même se salir. Certains ne trouvent rien, mais cherchent-ils ? Osent-ils ? Peu importe, on verra.
On se retrouve en classe et on opère un premier classement : alphabétique. Je sens un peu plus de sécurité chez les moins hardis. Sensation de sécurité liée au connu (la classe, le groupe, l’alphabet), ou impression qu’on va construire du sens, du concret (le prof, le local, le classement) ?
On opère à un premier classement donc, et on en parle. On constate énormément de I (pailles, tiges, cure-dents, clous…) et de O (fruits, capsules, couvercles, pneus…) ; peu de K, de R…
Il faut que l’on complète. On repart à la pêche, mais cette fois avec un objectif plus précis, une recherche plus affutée : on cherche des K, des R, un peu de L, de W…
Retour au local. Je ne perçois plus tellement d’angoisses, il y a même quelques fois un sentiment de fierté -avoir trouvé la perle rare, la possibilité de composer un alphabet-, d’épatement -c’est dingue ce qu’on trouve dans la nature (ou dans la poubelle.

Petit détour vers les sources

Je leur parle de Clotilde Olyff, leur montre quelques photos d’elle en bottes et K-way sur un de ses terrains de travail. « Et elle fait quoi dans la vie ? » Graphiste ! Mais rassurez-vous… elle ne fait pas que ça, son travail est admirable, elle crée des jeux typographiques, des polices/caractères, des logos, elle sculpte des lettres.

Représentations chamboulées. Admiration, étonnement

Peut-être que si une graphiste peut travailler sur la plage, un étudiant peut sortir de la classe.
Mais revenons à notre collecte. Elle est maintenant bien pleine : cinq à vingt objets trouvés pour chaque lettre de l’alphabet. On en discute, on les retourne « celle-ci inversée, ce sera un beau W, et avec une rotation de 90°, un E ; par contre, ce a minuscule inversé donne un e, etc.

Observation, manipulation, comparaisons, polysémie

Bien, la récolte étant faite, il va falloir en faire quelque chose, l’exploiter. Je propose de faire trois sous-groupes. Chacun des sous-groupes aura à exploiter une piste de travail qu’il se définira. Un sous-groupe travaillera avec les « petits » caractères (environ 2 cm), un autre avec les caractères de taille moyenne (5 à 15 cm), le troisième avec les caractères les plus grands (dépassant parfois le mètre).
Les sous-groupes sont faits. Le partage des caractères se fait.

Choix, partage, mise au travail

Devant le nouveau paquet de lettres la plupart des étudiants restent perplexes. Ils ne se connaissent pas encore tous, c’est le premier atelier de l’année. Certains regardent les lettres, d’autres regardent les autres regarder les lettres, les plus curieux les touchent : certains pour les reclasser (petites/très petites ; capitales/bas de casse, lisibles/illisibles, naturelles/artificielles…). D’autres s’essaient à former des mots, les plus audacieux et quelques doublants proposent des pistes de travail. « Formons des mots dans lesquels la forme traduira le sens ; par exemple, écrire « plastique » ou « artificiel » avec des lettres en plastique, ou au contraire écrire « artificiel » avec des éléments naturels. » « Créons un alphabet noir et blanc » « Oufti, les gars, mais on n’a pas toutes les lettres ! » (…)
« Hé bien cherchez ce qu’il manque ! »

Mise en projet, pistes, anticipation

Les sous-groupes se répartissent le travail, pendant que certains s’acharnent à essayer de former des mots, les autres repartent à la cueillette. On revient, on repart, on retrie, on reclasse, on remélange, on réécrit, on reforme, on relance des pistes, on se décourage ou s’encourage. Certains mots écrits ne sont pas convaincants parce que la forme et le sens ne sont pas liés…
Travail, remises en question, mises en questions, organisation, coopération.
Angel semble s’ennuyer, il n’est pas dans le groupe. Il joue avec des morceaux de verre cassés dont certains ressemblent à un T, d’autres à un R.
– Que fais-tu ?
– Je chipote.
– C’est à dire ?
– J’ai voulu écrire « transparent » avec ce verre, mais il me manque pas mal de lettres, c’est trop dur.
– Et bien, écris transparent, c’est une bonne idée, et Pierre et Marie sont occupés à écrire « bleu », ça vous fera une cohérence.

Désir personnel, l’intégrer au collectif

D’autres membres du sous-groupe se mettent à chercher les lettres manquantes. Ce n’est pas facile, mais des subterfuges vont s’installer, certains signes peu distincts posés au milieu d’un mot prennent un sens (placez par exemple, un trait dans le mot « ITALIE », il seraidentifié comme I, en minuscule il sera lu comme L : « Italie »). J’accentue la difficulté : « il s’agit maintenant d’aller le plus loin possible dans votre démarche. Vous avez écrit bleu en bleu, vous arriverez à écrire transparent. Continuez avec rouge, jaune, noir… » Plus la difficulté s’agrandit, plus l’enthousiasme se fait présent, sans doute la confiance au prof, liée au plaisir de manipuler, et au fait de voir que ça avance.

Persévérance, confiance, travail, solidarité

Et pendant ce temps-là, un autre groupe, celui qui a travaillé à partir des grandes lettres s’est essayé à des recherches de prises de vues photos en plongée sur des lettres mises en perspectives dans la cour, a essayé aussi de faire de leurs propres corps le corps des lettres… Un troisième groupe oppose un alphabet artificiel à un naturel…
Cet atelier fait partie d’un ensemble d’autres exercices et réflexions sur la lettre. Il trouvera son exploitation concrète dans la réalisation de logotypes, dans la création de polices de caractères… Il ne se veut pas une fin en soi. Et surtout : il ne fait pas l’objet d’une quelconque forme d’évaluation et encore moins de notation.
Il se trouve néanmoins du sens dans ces espaces proposés entre « souvenirs d’enfance et devenir professionnel », « plaisir et travail », « désir personnel et coopération », « apprentissage d’étudiant et artistes reconnus », « lieu restreint, rassurant et structurant de la classe et le dehors, étrange, inconnu, illimité », « l’insolite, l’inattendu et le connu, l’attendu », « le réel et l’imaginaire », « la contrainte de la consigne et la liberté du projet », « le hasard et le voulu », « l’individu et le groupe », « le sens et la forme », « la lettre et le jeu »…
Et il est adaptable. Marina, une camarade, a animé ce type d’atelier avec des enfants de maternelles.